« Je ne reconnais pas les faits », affirme Simone Gbagbo depuis le début de son procès devant la cour d’assises d’Abidjan. L’ex-première dame de Côte d’Ivoire est poursuivie pour crimes contre l’humanité et crimes contre les populations civiles pendant la crise post-électorale de Côte d’Ivoire, en 2010-2011. Willy Neth est le secrétaire général de la LIDHO, la Ligue ivoirienne des droits de l’homme. Il est aussi le coordonnateur adjoint du programme conjoint de la FIDH, du MIDH et de la LIDHO contre l’impunité en Côte d’Ivoire. Depuis le 31 mai, il assiste à toutes les audiences. A mi-parcours de ce procès, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : L’objectif de l’accusation c’est de prouver que Simone Gbagbo appartenait à une cellule de crise à partir de décembre 2010 à Abidjan. Est-ce que vous estimez que l’accusation est en mesure d’atteindre cet objectif ?

Willy Neth : Avec ce qui nous est donné de voir jusqu’à présent, il est vraiment difficile de prouver justement qu’elle aura appartenu à la cellule de crise. Parce que l’accusée reconnait qu’il existe une cellule de crise, mais c’est une cellule de crise du FPI et d’après l’accusée tous les partis en ont.

Qu’est-ce qui manque aujourd’hui à l’accusation pour étayer ses preuves ?

D’abord la composition exacte de la cellule de crise si tant est que la cellule de crise dont il s’agit est celle qui a donné les ordres de tous ces graves crimes que nous avons connus sur le terrain ici à Abidjan.

Je crois qu’a été produit à l’audience un document prouvant l’existence d’une soi-disante «cellule d’éradication de la peste» ?

Oui, la partie civile a produit un document qui parlait de la «cellule d’éradication de la peste», document dans lequel aurait été déjà préparé tout ce qui s’est passé sur le terrain, c’est-à-dire des barrages avec des rôles bien distincts attribués à chacun. C’est un document qui, dit-on, a été trouvé au domicile, à la résidence de Simone Gbagbo, qui dit ne pas le connaître et qui d’ailleurs plusieurs fois a dénoncé l’illégalité de cette perquisition.

Elle dit que cette perquisition à son domicile n’est pas légale ?

Oui. Parce que ni elle ni aucun de ses conseils n’étaient présents pendant cette perquisition.

Voilà pour les documents, mais qu’en est-il des témoignages ?

Les témoignages ont commencé jeudi dernier. Deux témoins sont passés à la barre et c’étaient des témoins qui étaient chargés de réguler les visites à la résidence du couple présidentiel.

Et qu’ont-ils dit ? Est-ce qu’ils ont apporté de nouvelles informations ?

Ils ont dit en quoi consistait leur travail. Il y a un registre qui fait partie des pièces de procédure et dans lequel est mentionné à plusieurs reprises le nom de madame Gbagbo, qui aurait accordé des audiences à certaines personnalités du camp présidentiel à des moments très importants de la crise postélectorale. Je crois que c’est l’un des éléments qui fonderait l’appartenance de l’accusée à la cellule de crise.

Voilà pour l’accusation. Que dit Simone Gbagbo pour sa défense ?

Simone Gbagbo dit avoir été dépeinte à tort comme une personne mauvaise. Elle ne reconnaît pas les faits, a-t-elle dit.

Mais néanmoins je crois que l’accusée a apporté des informations intéressantes sur son cabinet à la présidence de la République ?

C’est cela son cabinet : la composition de son cabinet, les différentes cellules que comprenait son cabinet, la garde rapprochée qui lui a été affectée. Et justement, elle réfute le caractère militaire de son cabinet. Elle estime qu’en tant qu’épouse du président d’alors, elle n’avait aucun pouvoir de s’immiscer dans les affaires militaires de la présidence.

Mais que répond Simone Gbagbo quand on lui dit qu’elle était très proche du chef de l’Etat et qu’elle faisait partie du petit groupe de dirigeants autour de lui ?

Je pense qu’à la question posée par l’accusation « Il paraît que vous étiez au cœur du système ». L’accusée a répondu : « Si moi j’étais au cœur du système, où se trouvait alors Laurent Gbagbo ? »

C’est une façon de dire que le patron ce n’était pas elle. C’était son mari ?

C’est cela. Elle est même allée jusqu’à dire – à la question de savoir si elle avait essayé de convaincre son époux de se retirer – elle a dit : « Il m’aurait giflée si je l’avais fait ! ».

Est-ce qu’en tant qu’observateur vous avez eu le sentiment que Simone Gbagbo surjouait le rôle d’épouse docile et qu’elle ne montrait pas le vrai caractère qu’elle a ?

Je pense que dans ses déclarations elle a sorti trois éléments très importants, celui de la députée, celui de la femme politique et celui de l’épouse.

Elle a plus joué le rôle de l’épouse que le rôle de la femme politique ?

Je pense qu’elle a joué les trois.

Sur des faits précis, comme la répression d’une marche de femmes pro-Ouattara début mars 2011 dans le quartier Abobo d’Abidjan, est-ce que Simone Gbagbo a une ligne de défense ?

Oui, je pense que sa ligne de défense a été de nier l’existence de ces faits. Et à notre avis il aurait été mieux d’éprouver plus de compassion pour ces personnes que de penser que c’était une mise en scène.

Je crois qu’elle a ajouté que ses adversaires avaient besoin de cet incident pour actionner les Nations unies et faire voter des résolutions contre le régime de Laurent Gbagbo, c’est cela ?

Oui, je pense que c’était maladroit.

Elle sous-entendait que c’était un montage ?

Je pense que oui.

On sait que Simone Gbagbo a été mise en cause dans la disparition du journaliste français Guy-André Kieffer en avril 2004. De ce point de vue, que dit-elle ?

Simone Gbagbo prétend n’avoir jamais entendu parler de Guy-André Kieffer. Elle a déclaré se trouver en Italie au moment des faits avec son époux en visite officielle.

Au terme de ces trois premières semaines d’audience, est-ce que vous avez le sentiment que le procès est sur une bonne voie ou sur une mauvaise voie ?

Nous avions au démarrage de ce procès certaines craintes, notamment celles qu’on ne puisse pas prouver de façon irréfutable – à juger seule Simone Gbagbo – son implication dans la cellule de crise. Et jusqu’à présent les faits nous donnent raison.

C’est-à-dire que vous regrettez qu’elle soit seule dans le box ?

Oui, parce que certaines personnes qui ont été citées par l’accusation sont inculpées pour avoir participé certainement à la cellule de crise.

Cela dit, je crois qu’il faut encore entendre un certain nombre de témoins, non ?

Oui. A l’ouverture on nous a présenté pour l’accusation 53 témoins et pour la défense 13 témoins. On pense que l’audition de tous ces témoins-là pourra permettre d’avoir des rebondissements judiciaires, afin d’établir de façon irréfutable la preuve de la participation ou non de l’accusée aux faits qu’on lui reproche.

Par Christophe Boisbouvier

http://www.rfi.fr/emission/20160627-willy-neth-lidho